Un proverbe écossais affirme que la réalité est une illusion causée par le manque d’alcool. De même, aujourd’hui, la réalité est presque devenue une illusion causée par le manque d’écran !
Dans ce contexte, des voix s’élèvent pour alerter sur l’addiction aux réseaux sociaux, en pointant essentiellement l’usage des plus jeunes : parfois, les réseaux sociaux sont même assimilés à une « héroïne numérique ». Mais comment faire le tri dans la masse des informations qui nous parvient ? Si l’on définit rapidement l’addiction comme une habitude devenue envahissante, voici quelques repères pour comprendre et agir face à un usage excessif des réseaux sociaux.
Points clés à retenir
- La dépendance aux réseaux sociaux est un trouble rare
- Certains signes d’alerte peuvent néanmoins apparaître et s’apparenter à des symptômes d’addiction numérique.
- La société stigmatise excessivement l’usage des jeunes
- Les réseaux sociaux peuvent avoir des effets sur la santé mentale
- Réduire le temps d’écran peut être un objectif pertinent.
Qu’est ce que l’addiction aux réseaux sociaux ?
Celle-ci n’est pas encore reconnue officiellement par les autorités médicales, c’est à dire que le consensus n’est pas établi pour affirmer qu’il s’agit bien d’une addiction.
Toutefois, on observe des usages préoccupants lorsqu’ils prennent une place centrale dans la vie du sujet. De plus, des études semblent démontrer que des « like » donnent autant de plaisir que le fait de manger du chocolat ou gagner de l’argent. Enfin, les réseaux sociaux ont une particularité : comme les machines à sous, ils proposent une récompense aléatoire (likes, gratifications virtuelles). Or, l’imprévisibilité contribue à renforcer l’usage : c’est ce qu’on appelle le renforcement intermittent.
Signes et symptômes à reconnaître
Il faut différencier l’addiction de « l’hyperconnection pathologique » ou « hyperusage ». En effet, ce dernier peut être temporaire : on parlera d’addiction ou de dépendance au bout d’une année d’usage excessif. Les critères de l’addiction ne s’appuient pas sur un seuil quantitatif. Même si l’on entend parfois parler d’une durée limite hebdomadaire, il n’existe aucune base scientifique pour définir ce seuil. On doit plutôt s’appuyer sur des critères qualitatifs, tels les 5C évoqués par le psychiatre et addictologue Laurent Karila :
- Perte de Contrôle
- Craving (une envie irrépressible)
- Usage Compulsif (répété et insatiable) et Continu (au moins un an) malgré les Conséquences.
Précisons qu’il existe un continuum entre un usage récréatif et une addiction : la limite entre les usages est poreuse et peut se franchir dans les deux sens. On observe toutefois des signes d’alerte, et c’est la conjonction de plusieurs éléments qui est significative :
- Appauvrissement de la vie sociale (sorties, amitiés)
- Désinvestissement des activités scolaires ou professionnelles
- Troubles du sommeil, difficultés de concentration
- Agressivité inhabituelle au sujet de l’usage
- Les réseaux sociaux semblent une échappatoire face aux problèmes de la vie
- Tout changement de comportement qui ne s’explique pas autrement
Nous verrons plus loin comment réagir lorsque ces signes sont installés. Mais pour bien réagir, il faut d’abord comprendre ce qui se passe pour la personne.
Causes psychologiques et sociales
Il existe plusieurs façons de comprendre l’addiction, mais deux modèles sont actuellement dominants.
- Le modèle neurologique, ici très schématisé, considère l’addiction comme un mécanisme cérébral. L’être humain est naturellement programmé pour être « dépendant » au sexe, à la nourriture et au lien social. Ce programme implique un circuit cérébral, le « circuit de la récompense » et un neurotransmetteur, la dopamine. Pour simplifier, la dopamine stimule le désir de retourner vers ce qui a donné du plaisir. Mais certains produits ou comportements sont plus efficaces que les récompenses naturelles : ce sont des leurres qui se greffent sur les voies naturelles du désir et en prennent le contrôle. Or, certains éléments semblent établir que l’écran est une pompe à dopamine.
Dans l’addiction, le circuit de la récompense s’emballe et le désir devient un besoin. L’individu perd alors le contrôle de son comportement : l’addiction n’est donc pas un manque de volonté puisque les zones cérébrales consacrées à la prise de décision sont désactivées !
Toutefois, ce modèle impliquerait que tous les usagers entrent tôt ou tard dans l’addiction, ce qui est loin d’être le cas. Il faut donc faire appel à un autre modèle. - Le modèle bio-psycho-social considère que l’addiction est la rencontre entre un produit, un environnement et un individu.
Le réseau social est d’abord un produit commercial sur lequel travaillent des armées d’ingénieurs pour nous rendre accros. Il n’existe pas actuellement de données claires pour déterminer quel réseau social est le plus addictif.
Cet usage intervient dans un contexte social : A l’échelle collective, nous vivons dans une société addictogène (perte des liens sociaux, culte de l’immédiateté, recherche de performance). A l’échelle de l’individu ou de la famille, on connaît les facteurs favorisant le passage à l’addiction : crise familiale, divorce, deuil, stress scolaire ou professionnel, harcèlement…
Enfin, il existe des vulnérabilités psychologiques : le fait d’être un garçon (cela serait lié à une socialisation différenciée des garçons et des filles) , des violences précoces ou des carences parentales importantes, l’anxiété ou la dépression… Certains cerveaux, comme ceux des personnes avec un TDAH par exemple, sont chroniquement déficitaires en dopamine et seront apaisés par l’usage des réseaux sociaux.
Un modèle de compréhension gestaltiste considère l’addiction aux réseaux sociaux comme une intentionnalité de contact, dégagée de la confrontation à autrui, sous une forme devenue rigide. C’est un ajustement créateur devenu conservateur, un peu comme une solution devenue obsolète. L’addict projette sur son profil l’image qu’il veut donner de lui et peut aussi introjeter, à travers les comptes qu’il suit, des valeurs, des comportements, des normes, à une vitesse telle que l’assimilation ne pourra pas se faire. Sa pratique peut également comporter une dimension égotique (isolement par rapport à l’environnement « réel »).
Ces modèles sont compatibles et peuvent représenter différentes façons de comprendre l’addiction aux réseaux sociaux. Ils posent la question de la poule et de l’œuf, c'est-à-dire de la façon dont s’articulent la pratique des réseaux et les symptômes observés.
Effets des réseaux sociaux sur la santé mentale
Tout d’abord, prenons une triple précaution :
Premièrement, un usage modéré des réseaux aurait des avantages psychosociaux. Nous l’avons vu durant le confinement : nous utilisions les écrans pour garder du lien avec nos proches. La science montre même que, si l’usage reste raisonnable, les réseaux sociaux et les jeux vidéos sont associés à des risques de dépression plus faibles et à l’établissement de liens sociaux.
Deuxièmement, les dommages liés aux écrans, quand ils surviennent, sont liés à des usages particulièrement massifs et durables, et sont associés à des situations de vie extrêmement difficiles : par exemple un parent solo avec un emploi précaire, une addiction ou une dépression dans l’entourage proche…. Et ces dommages ne concernent qu’un très faible pourcentage des utilisations.
Troisièmement, nous manquons de recul sur une pratique qui est encore récente : ce qui suit concerne l’addiction aux écrans et n’est pas spécifique aux réseaux sociaux.
On doit évaluer les impacts des écrans sur le sommeil, le corps, l’attention et la violence.
Les écrans peuvent occasionner des troubles oculaires et des céphalées. D’autre part, la sédentarité est un facteur de risque pour l’obésité. On peut toutefois considérer que la causalité est inverse, les enfants inactifs étant ceux qui passent plus de temps sur leurs écrans.
otre horloge interne a besoin d’une synchronisation jour/nuit quotidienne. Or, la lumière stimulante de l’écran laisse croire au cerveau qu’il est en plein jour. La sécrétion de mélatonine est inhibée et peut entraîner, à la longue, une dette de sommeil. Sur les vingt dernières années, les enfants auraient ainsi perdu 50 minutes de sommeil par jour.
Le cerveau n’étant complet qu’autour de 25 ans, un usage précoce des écrans pourrait altérer l’architecture cérébrale. Certains chercheurs évoquent les difficultés à conserver une attention soutenue comme une conséquence de l’usage des écrans (zapping, brièveté des contenus). D’autres recherches indiquent au contraire un intérêt des écrans pour l’apprentissage et notamment pour une autre forme d’attention : l’attention divisée. Là encore, on peut questionner la relation de causalité : est-ce que l’usage excessif altère le cerveau, ou est-ce que les personnes avec des difficultés cognitives vont vers un usage excessif ?
Enfin, malgré des discours alarmistes, souvent prononcés dans un but répressif, il n’existe aucune causalité avérée entre la consultation de contenus violents et la probabilité de passages à l’acte violent. En réalité, les jeunes sont d’abord victimes de la violence des algorithmes et des adultes. Certains enjeux ne sont pas suffisamment pris en compte : exposition précoce à la sexualité, harcèlement en ligne, désinformation, valorisation des contenus haineux pour servir l’extrémisme politique.
Conseils pratiques pour un usage numérique sain
Il n’est pas utile de couper les accès ou d’entrer dans une posture uniquement prohibitionniste. Devant un usage excessif, il ne faut pas paniquer ! Comme l’addiction altère le circuit cérébral impliqué dans la prise de décision, il est contre-productif de stigmatiser l’usager.
En famille, il faut de l’intégrité : l’enfant est un imitateur. Si bébé vous voit frotter un téléphone, il va avoir envie de faire pareil ! Par contre, utiliser les réseaux avec son adolescent est recommandé : cela remet du contact, et parfois du plaisir, de la complicité.
Il est utile de dialoguer avec la personne de ce qu’elle apprécie. S’il y a de l’inquiétude, on peut la nommer sans employer le mot « addiction » mais en parlant de manque ou de besoin, en comparant avec le tabac et en étant honnête au sujet de nos propres dépendances. Chercher un trouble associé est pertinent : il y a parfois une autre addiction,une dépression, un TDAH (voir le jeudi de l’EPG sur le TDAH chez l’adulte du 18 décembre 2025), ...
Mettre en place un cadre est nécessaire et doit être fait le plus tôt possible. Le téléphone, comme le saladier de mousse au chocolat, n’a pas vocation à être disponible en permanence. La chambre peut rester un espace sans écran (et cela vaut pour toute la famille). L’écran nous faisant perdre la notion du temps, le cadre est aussi là pour remettre de la durée dans nos expériences : la durée est en effet décisive pour permettre leur intégration. Enfin, la balise 3-6-9-12, créée par Boris Cyrulnick, est un bon repère.
Comment se libérer de l’addiction aux réseaux sociaux ?
Être abstinent semble peu réaliste dans une société hyperconnectée : il est plus raisonnable de chercher à réduire l’utilisation des réseaux sociaux. Même s’ils ne sont pas validés scientifiquement, on peut évaluer l’usage avec des tests comme le FAS (Facebook Addiction Scale) ou le Zombie Score, accessibles en ligne. Ensuite, on peut dessiner deux chemins :
- Un chemin jalonné de stratégies comportementales : il existe des applications qui visent à reprendre le contrôle de notre usage, des boîtes à code pour ranger le téléphone, mais aussi des règles simples pour avancer un pas après l’autre, comme un fumeur qui commencerait par supprimer une cigarette par jour : se laisser une demie-heure sans réseau social après le lever serait ainsi bénéfique pour la libération du cortisol durant la journée. Le site web du COSE (Collectif Surexposition aux Écrans) est une mine d’informations. Dans tous les cas, le cerveau a horreur du vide et il va falloir remplacer le temps passé sur les réseaux par des choses intéressantes (activités extérieures par exemple). Si rien d’autre n’intéresse la personne, c’est peut-être qu’il y a une dépression sous-jacente.
- Le second chemin est thérapeutique : un ou une gestalt-thérapeute est compétent.e pour vous accompagner sur ce parcours, et cela sans jugement, sans a priori. La thérapie vous aidera à explorer vos motivations, les inscrire dans leur contexte, évaluer avec vous la balance bénéfices/dommages et vous donner le soutien nécessaire au changement tout en respectant votre rythme. Le sens de l’addiction aux réseaux sociaux sera exploré dans une perspective relationnelle : On cherchera à reconnaître ses fonctions pour ouvrir à la voie à de nouveaux ajustements créateurs, plus adaptés à votre situation et à vos attentes.
En conclusion
Un usage modéré des réseaux sociaux présente des bénéfices pour la santé mentale ; une certaine vigilance est toutefois de mise dans une société addictogène. Un usage excessif, identifiable à l’aide des 5C, peut occasionner des dommages, notamment sur le sommeil et les capacités attentionnelles. Sans s’enfermer dans une posture prohibitionniste, il semble pertinent, en famille ou en couple, de tenir un équilibre entre le cadre et le dialogue. Si votre usage vous inquiète, vous pouvez tenter de mettre en place des stratégies d’auto-contrôle, ou consulter un.e gestalt-thérapeute, qui saura vous accompagner.
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- Article créé le 17/03/2026
- Mis à jour le 18/03/2026 à 15h03
À PROPOS DE L'AUTEUR

Alexandre Siegwald
Gestalt-thérapeute, formateur, thérapeute ICV et EMDR
Gestalt-thérapeute formé à l’EPG et titulaire d’un DU d’addictologie, Alexandre est également thérapeute ICV et pratique l’EMDR.
Il co-anime un groupe de gestalt-thérapie mensuel à Lyon. Titulaire du CEP.
Adhérent à l’association Stop aux Violences Sexuelles, il est également membre de la FF2P et de la FPGT.
Il exerce en libéral à Vienne dans l’Isère où il reçoit des adultes, des adolescents et des enfants.
