« Bluma Zeigarnik parle de pathopsychologie comme branche de la psychologie intéressant la pathologie de l’expérience plutôt que psychopathologie, branche de la médecine. » J.M. Robine, 1997.
De quoi parle-t-on ?
L’étymologie soutient la compréhension des mots. Le mot pathopsychologie a 3 racines grecques :
- Psukhê : âme (siège des sentiments), souffle, vie, de Psychein = respirer
- Pathos : éprouvé intense, souffrance de l’âme ou du corps
- Logos : discours, étude
Ainsi la pathopsychologie devient l’étude de l’âme en souffrance.
La pathopsychologie permet au thérapeute de se retrouver dans la complexité des souffrances de l’unité corps-esprit qu’est l’humain. Ce fond théorico-clinique intégré dans l’être-au-monde du thérapeute soutient sa présence et ses interventions.
Intérêt de la pathopsychologie
Tous les ajustements ont un but de survie. Ils peuvent être optimaux ou seulement la meilleure solution possible dans l’instant. L’organisation neurobiologique (organisation et régulation neuronale) qui permet ces ajustements dépend de nombreux facteurs. La mémoire neurophysiologique (interaction neuronale) dont la fonction personnalité est le reflet, participe à l’ajustement de chaque instant.
Nous sommes issus de l’association de deux gamètes porteurs d’une histoire parentale et familiale (programmation génétique et épigénétique). Nous nous façonnons dans un corps qui traverse des événements qui eux-mêmes façonnent notre développement. Notre vulnérabilité et notre dépendance précoce nous exposent à des expériences parfois dommageables (carence, désajustements de l’environnement, divers traumatismes), nous obligent à des introjets familiaux et culturels, nous désignent une place et un rôle dans le monde. Les expériences que nous mettons nous-mêmes en scène dans le champ familial et social se combinent à cet héritage. Entre introjections, assimilations et rejets de l’environnement, nous construisons notre être-au-monde avec des mécanismes de défense, de compensation et de restauration. Toutes les expériences sont vécues à la fois psychiquement et corporellement et s’inscrivent neurologiquement.
Notre système neurobiologique reçoit des informations, les trie, les traite et les répartit dans les zones de mémoire. A partir des informations présentes, nous construisons des représentations de la réalité immédiate à laquelle nous tentons de nous ajuster. Ces informations et ces ajustements sont mis en mémoire et peu à peu se construit ainsi notre être au monde. Le contact avec l’environnement est coloré par l’expérience passée qui influence notre ajustement présent.
Nombre de nos ajustements sont conservateurs et opportuns. À l’œuvre en permanence, ils permettent une fluidité de notre relation au monde. Nous avons des modalités préférentielles d’ajustement, à la fois universelles et singulières, ce qui détermine notre type de personnalité.
Lorsque ces ajustements sont maintenus malgré une certaine inadéquation, voire rigidifiés, apparait la pathologie, un désajustement du mode de contact limité, inadéquat ou persistant. La personne assujettie à ses ajustements conservateurs inadéquats perd progressivement sa liberté.
La souffrance se manifeste de diverses manières et chacun a des mécanismes privilégiés dont l’accompagnement sera spécifique tenant compte de la vulnérabilité sous-jacente. Le risque principal d’une thérapie est de retraumatiser le client, surtout si des traumatismes de vie l’ont vulnérabilisé et diminué sa fenêtre de tolérance*[1] .
La pathopsychologie peut être une évaluation, le repérage d’un type de fonctionnement avec des modalités d’ajustement préférentielles insatisfaisantes pour le sujet, soit qu’il en souffre, soit qu’il ait du mal à trouver une juste place dans son environnement.
Savoir (repérage diagnostique), savoir-faire (élaboration d’expérimentation) et savoir être (rencontre et perception du champ) du thérapeute se soutiennent mutuellement. Le repérage des modes préférentiels (ou exclusifs) d’ajustement, qui constituent la personnalité du client, invite le thérapeute à réguler sa qualité de contact et ses modes d’intervention. Le monde de la psychopathologie classique s’est attelé aux définitions et classifications des perturbations.
La Gestalt quitte la focalisation sur l’histoire du sujet et s’oriente vers une pathopsychologie du contacter et de son processus :
- Pour Perls : "La santé c'est la fluidité." Dans son Manuel de Gestalt-thérapie, il définit le névrosé comme une personne qui interrompt son déploiement du self en permanence.
- Perls et coll. dans Gestalt therapy définissent la pathologie comme des interruptions, inhibitions ou dérapages au cours de l’ajustement créateur.
- Michael Vincent Miller s’attache à la curiosité, « capacité à être innocent et voir ce qui est là », observe son aller vers plus ou moins restreint, et l’angoisse liée à son interruption.
- Isadore Fromm parle de perturbation du self et pose 3 questions fondamentales : quoi (quelle fonction), quand (dans la séquence du contact), comment (mode de régulation) ?
- Serge Ginger relie les difficultés psychiques à des mécanismes d’adaptation rigidifiés et obsolètes et agence les organisations psychiques sur une « Roue des personnalité ».
- Noël Salathé utilise le terme de caractère et met en lien les réactions « névrotiques » face aux « contraintes existentielles ».
- Jacques Blaize repère la perturbation du mode de contact, la perte de fluidité des différents niveaux de conscience (perception, imagination, raisonnement...) et invite à " Ne plus savoir ", 2001.
- Gilles Delisle s’est appuyé sur la théorie des relations d’objet et le paradigme du DSM comme base d’évaluation permettant d’organiser un chemin thérapeutique.
- Jean Marie Robine déclare : « La thérapeutique et le savoir diagnostique sont en relation circulaire. »
- Gianni Francesetti introduit le concept de « champ psychopathologique » pour envisager une pathologie relationnelle comme l’émergence première de l’absence dans le champ, la distance à la frontière-contact et une perturbation du passage de l’indifférencié au différencié.
La Gestalt classique (perspective personnelle) garde l’attention sur l’intrapsychique, favorise l’awareness du client, l’exploration des polarités. La richesse de la Gestalt classique est la création d’expérimentation transformatives.
La perspective dialogale met la relation au centre avec le repérage l’observation des modalités de contact et les répétitions de Gestalts inachevées. La richesse de la Gestalt dialogale est l’intervention Je-Tu, le partage d’expériences dans la consciousness, la co création du processus.
La perspective de champ focalise l’awareness sur les phénomènes et la co-création des situations par le thérapeute et le client. La richesse de la Gestalt de champ c’est le partage d’une perception plus large qui rejoint l’autre dans l’awareness.
Dans chacune de ces perspectives, le diagnostic se pose différemment. Si l’outil principal de la thérapie est la relation, celle-ci est soutenue par la compréhension et la connaissance qui orientent les modalités d’intervention.
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La question du diagnostic
Nous faisons en permanence des diagnostics (des évaluations) de façon plus ou moins consciente y compris dans la vie courante ce qui nous permet de mieux appréhender les situations et d’organiser nos ajustements à celles-ci.
La thérapie permet de moduler des ajustements conservateurs inappropriés ou de favoriser la création de nouveaux ajustements. Pour cela le thérapeute a besoin de repérer les perturbations de la capacité d’ajustement, c’est-à-dire de poser un diagnostic (du grec dia = par, à travers et gnoses = connaissance). Le dialogue client-thérapeute réalise une circularité entre ce que vit la personne (diagnostic) et le soutien dont elle a besoin (thérapie).
Il y a de multiples façons de poser un diagnostic. En Gestalt nous observons les manifestations de l’être-au-monde et leur devenir selon les composantes des situations. Il ne s’agit pas d’une définition restrictive de l’individu mais d’observer où, quand et comment une manifestation émerge (ajustée ou non) puis disparait (dans la fluidité ou non) ou se maintient (par nécessité ou rigidité).
Du contact entre la constitution psychobiologiques et l’environnement émergent des mécanismes de survie qui, par répétitions plus ou moins fructueuses, façonnent l’être au-monde. Parfois le plus fructueux correspond à la moins mauvaise solution bien qu’insatisfaisante.
La pathologie serait une altération plus ou moins importante et durable de l’awareness et de la fonction ego au regard d’une perturbation durable du contact organisme/environnement. Elle limite les possibilités d’expression de soi et amène un mode d’existence douloureux.
C’est la circulation d’informations au sens large, la communication entre l’organisme et l’environnement qui permettent l’ajustement. La pathologie peut être regardée comme une pathologie de la communication. Le système nerveux est un instrument de la communication interne et externe de chacun. La connaissance de son fonctionnement aide à la compréhension des ajustements du sujet avec son environnement et ouvre la perspective de nouveaux ajustements.
Il y a un diagnostic de chaque instant de la rencontre (observation de manifestations de la présence, du discours …) et un diagnostic qui reflète la répétitivité des modes d’ajustement.
La psychopathologie classique reste un instrument de repérage de ce qui relève du normal ou du pathologique. Elle propose une classification en fonctions des manifestations (symptômes) et des types de fonctionnement.
Nosologie
La nosologie (de nosos : maladie et logos : discours, étude) est l’étude des caractéristiques des maladies, de leurs critères de classification. La première classification publiée en 1893 par Jacques Bertillon et William Farr fut la « Classification internationale des causes de décès » utilisée pour les maladies somatiques.
En 1945 l’OMS est fondée et fait paraître en 1948 la 6e mise à jour du Bertillon désormais baptisé « Classification Internationale des Maladies, traumatismes et causes de décès », la CIM-6. Celle-ci intègre les troubles mentaux. La CIM-11 est en vigueur depuis 2022. En 1950 la découverte des neuroleptiques par Henri Laborit révolutionne le traitement de la psychose.
En 1952 l’APA (American Psychiatric Association) publie une variante de la CIM 6, le premier DSM (Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders) répertoriant 60 pathologies. Le DSM effectue régulièrement une révision de sa nomenclature. Dès 1970, sont dénoncés les conflits d'intérêts au sein du comité d'experts chargés de la rédaction. L'inflation diagnostique qui recense 350 catégories dans le DSM IV et l'augmentation de la sensibilité diagnostique (abaissement des seuils), multipliant le nombre de cas, fait polémique.
Le DSM est un modèle statistique « d’étiquetage », sans tenir compte de la spécificité individuelle. C’est un modèle médical avec des théories biologiques et neurologiques qui ouvre le choix médicamenteux. Il demeure un outil de communication entre praticiens.
La psychopathologie classique aide à la compréhension de l’être au monde, au repérage de l’organisation interne. Le diagnostic regroupe un certain nombre d’éléments mais chaque individu a sa manière propre de manifester cette couleur qui peut être préférentielle (personnalité), occasionnelle (trait) ou rigidifiée (pathologie).
Diagnostic, et ensuite ?
La nosographie définit des syndromes, regroupement de symptômes, et aboutit à une classification des personnalités et des troubles.
Si la Gestalt considère l’individu comme unique, établir des catégories d’individus affublées de critères de normalité ou de pathologie est un contre-sens. Cependant une certaine évaluation nous donne des points de repère, un vocabulaire pour en parler et réfléchir ainsi que des stratégies thérapeutiques.
Notre démarche est de comprendre l’être au monde de l’autre, ce qu’il vit, pour le rejoindre. Le repérage d’une rigidité des ajustements nous avertit de possibles désajustements. On peut se servir des outils nosographiques en étant vigilant à les laisser dans leur contexte et leur durée. La pathopsychologie peut être un outil de compréhension.
Le diagnostic donne des informations sur le sujet dont le fonctionnement interne participe à son expression dans l’environnement. Le repérage des ajustements préférentiels et des défauts d’ajustement du client permet au thérapeute de moduler sa posture, son langage, ses propositions d’expérimentation.
Aujourd’hui bien des gens arrivent avec un diagnostic pêché sur internet. Cela peut valider leurs impressions et les soulager : s’il y a un diagnostic c’est que d’autres ont une souffrance identique. Cela peut permettre à l’environnement de reconnaitre la souffrance du sujet. Cela peut être un appel ou une provocation face au thérapeute. Certains veulent savoir, d’autres non. Partager le diagnostic peut être utile ou choquant ou enfermant. Il est important de différencier ces situations et voir l’évolution dans le temps. Il y a une différence entre ce qui apparait au début, en cours, à la fin du parcours thérapeutique.
Pour le PHG (Perls, Hefferline, Goodman) « la psychologie est l’étude des ajustements créateurs. Son sujet, c’est la transition toujours renouvelée entre la nouveauté et la routine, dont l’assimilation et le développement sont le résultat. Parallèlement, la psychopathologie, c’est l’étude de l’interruption, de l’inhibition ou autres accidents dans le cours de l’ajustement créateur ».
Les connaissances en pathopsychologie doivent rester en fond et soutenir le mouvement thérapeutique.
Les formes de souffrance sont des modalités plus ou moins répétitives d’organiser la frontière contact et de n’avoir pas de choix.
Quelle approche pathopsychologique peut soutenir le partenariat gestaltiste ?
L’awareness du thérapeute et sa compréhension de l’impact de l’altération sur la rencontre permet de repérer ces manifestations, de faire un diagnostic et d’élaborer une stratégie thérapeutique. Sans en avoir conscience nous faisons en permanence des diagnostics des situations pour nous ajuster. L’accompagnement thérapeutique devra s’ajuster aux désajustements pathologiques présents.
Il y a le diagnostic de l’instant (observation corporelle, verbale, de ce qui se passe chez le client et le thérapeute) qui permet un choix d’intervention à distinguer du diagnostic des modalités d’ajustement rigidifiées dans la vie du sujet et rapportées en séance.
L’observation de l’être au monde du sujet et de ses processus relationnels, donne une représentation de ses mécanismes privilégiés d’ajustement qui correspondent à un type de personnalité.
Le diagnostic fait partie du processus thérapeutique dans une alternance diagnostic ajustement thérapeutique. Les connaissances en termes de pathopsychologie peuvent éclairer la modalité de rencontre et aider le chemin d’évolution.
L’expérience de vie du sujet au fil de sa construction a créé des modalités d’ajustement apprises et spontanément réutilisées dans l’ici maintenant. Ainsi le ça émerge et la fonction personnalité l’oriente et le module.
M. V. Miller met l’accent sur la curiosité (du grec Koïos, interrogation, questionnement), la tendance qui porte à apprendre, à connaître des choses nouvelles, un aller vers le monde. La curiosité intervient dans le développement humain, autant que la créativité ou la sexualité. M. V. Miller en fait un concept théorique de base pour les gestaltistes et invite à regarder la pathologie, comme l’étude des variations de la curiosité.
La curiosité, mouvement fondamental présent très tôt chez l’enfant, est un élément important du développement. Elle peut être soutenue ou bien subir des altérations, des limitations, modifiant l’aller vers du sujet.
Le thérapeute, traversé par les perturbations de la capacité d’ajustement de son client/patient fait un diagnostic. Répertorier et classer ces perturbations permet d’orienter le mode d’intervention, le développement de la conscience et le traitement de la souffrance.
Le but de la thérapie est de soutenir le client à s’enrichir de nouveaux ajustements par l’expérience relationnelle inédite avec le thérapeute. Cette expérience relationnelle peut être soutenue et affinée par la représentation pathopsychologique du client et de la situation thérapeutique, éclairée par les neurosciences.
La question de chaque instant concerne le développement des capacités d’ajustement dans le champ thérapeutique et les capacités d’autonomisation.
BIBLIOGRAPHIE
- BLAIZE, J. (2012) Ne plus savoir, Phénoménologie et éthique de la psychothérapie, L’Exprimerie
- BRISSAUD, F. (2012) Santé-maladie : représentation et pratique en Gestalt-thérapie. Cahiers n°29. L’Exprimerie
- DELISLE G. (1991) Les troubles de la personnalité, perspective gestaltiste. Éditions du Reflet
- FRANCESETTI, G., GECELE, M. & ROUBAL J. (2013) Psychopathologie en gestalt-thérapie. L’exprimerie
- FRANCESETTI G. (2022). Des symptômes individuels aux champs psychopathologiques. British Gestalt Journal. Janvier 2015
- GINGER S. La Gestalt, une thérapie du contact, Hommes et Groupes éd., 1987, 7e éd., 2003.
- PERLS F. (2020) Manuel de Gestalt-thérapie. ESF
- PERLS F.S., HEFFERLINE R., GOODMAN P. (1951) Gestalt thérapie, L’exprimerie, 2001.
- SALATHE N. K. (1995) Psychothérapie Existentielle, une perspective gestaltiste
[1] Fenêtre de tolérance : La tolérance naturelle à l’intensité des événements permet de réagir de manière adaptée. Cette aptitude d’amplitude limitée définit la « fenêtre de tolérance » dans laquelle on peut encore gérer les informations qui nous parviennent.
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- Article créé le 02/12/2025
- Mis à jour le 02/01/2026 à 16h01
À PROPOS DE L'AUTEURE

Martine Masson
Psychologue, titulaire du CEP, formatrice
Psychologue, Master 2 de psychologie clinique. DU sur le deuil. Titulaire du CEP. Superviseuse diplômée (EPG). Membre agréé de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P). Assure des supervisions individuelles et de couples. Formatrice en constellations familiales humanistes.
