Introduction
Dans nos sociétés, l’agressivité est fréquemment confondue avec la violence et perçue comme une menace, ce qui conduit à l’inhiber ou la juger négativement. La Gestalt-thérapie en propose une autre lecture : l’agressivité, lorsqu’elle est « saine », constitue une fonction vitale du contact, soutenant différenciation, ajustement créateur et authenticité relationnelle. Toujours inscrite dans le champ situationnel, elle émerge comme une réponse ajustée au contexte. Ce texte en explore les bases théoriques, les formes d’expression, leurs entraves et leurs implications cliniques.
Fondements théoriques de la saine agressivité en Gestalt-thérapie
L’agressivité selon Perls : différenciation et assimilation
Dans la théorie de la Gestalt-thérapie, l’agressivité est pensée comme une fonction essentielle du processus de contact. Contrairement à son acception commune, souvent associée à la violence ou à l’hostilité, l’agressivité désigne ici une force vitale, un mouvement d’engagement actif vers l’environnement.
Cette compréhension est soutenue par l’étymologie même du mot, qui provient du latin adgredior, signifiant « marcher vers », « aller au-devant de », construit à partir de ad- (vers) et gredior (marcher). L’aggressio désignait donc initialement l’élan vers, l’initiative d’entrer en relation, bien avant de prendre un sens guerrier ou conflictuel.
Dans ce cadre, l’agressivité est donc conçue comme la capacité à s’orienter vers l’autre ou vers l’environnement, à entrer en contact, à choisir, à assimiler ce qui est nourrissant, ou à rejeter ce qui ne l’est pas. Elle est au service de la différenciation du self, processus fondamental dans la construction d’une identité vivante et en lien.
Fonction de contact : la qualité de l'« aller-vers » comme indicateur du contact
Dans une perspective gestaltiste, le contact désigne le processus par lequel un organisme entre en relation avec son environnement pour satisfaire ses besoins. Ce mouvement relationnel est actif, situé, et toujours inscrit dans un champ.
L’agressivité, en tant qu’élan d’« aller-vers », constitue l’un des moteurs fondamentaux de ce processus. C’est sa qualité – fluide, retenue, tranchante, timide, abrupte, absente ou excessive – qui nous informe de la manière dont le contact s’établit. Elle donne à voir comment l’individu s’oriente vers l’autre ou vers une situation : avec présence ou retrait, clarté ou confusion, autorisation ou peur.
La saine agressivité soutient un engagement ajusté : elle permet d’avancer vers l’environnement tout en maintenant une différenciation de soi. Elle est ce qui rend possible un contact vivant, capable de transformation, et respectueux de l’altérité.
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Violence vs agressivité
Erich Fromm distingue une agressivité biophilique, au service de la vie, d’une agressivité destructrice. C’est la première que la Gestalt-thérapie valorise comme fonction essentielle de différenciation et de relation, permettant d’affirmer besoins et limites tout en restant en lien. Lorsqu’elle est entravée, elle peut se transformer en passivité, en repli ou en violence désorganisée, faisant de la violence le symptôme d’une agressivité empêchée.
Modalités de la saine agressivité : ajustement créateur
La saine agressivité désigne une capacité fondamentale à se différencier tout en maintenant la possibilité de lien. Elle s’incarne dans la faculté à poser des limites, à défendre un besoin, à affirmer une position sans écraser l’autre ni se couper de lui. Elle ne vise ni la domination ni l’effacement, mais soutient la fluidité du contact, en permettant à l’organisme d’agir selon ses besoins du moment, dans un environnement donné.
Dans cette perspective, la saine agressivité participe pleinement à l’ajustement créateur : ce processus par lequel un individu s’adapte activement à une situation en transformant à la fois son organisation interne et sa relation à l’environnement.
Modalités d’expression
La saine agressivité peut se manifester de multiples façons :
- poser un non clair dans une relation,
- défendre une frontière corporelle ou psychique,
- quitter une situation non soutenante,
- affirmer une position ou un rythme dans un dialogue,
- oser refuser une assignation implicite.
Ces gestes ne sont pas des ruptures, mais des expressions de différenciation ajustée, par lesquelles un individu affirme sa place et participe à la co-construction du champ relationnel.
Retraits et figements
La saine agressivité peut être inhibée, réprimée ou détournée. Les introjects (« il ne faut pas se mettre en colère », « dire non, c’est blesser »), la peur de perdre l’amour ou d’être rejeté, les injonctions à la conformité peuvent altérer cette fonction. L’élan agressif, empêché de circuler librement, se fige et peut se convertir en :
- passivité, désengagement, soumission,
- complaisance ou suradaptation,
- retrait, repli ou isolement,
- ou à l’inverse, en explosions violentes et désorganisées.
Ces distorsions ne sont pas à lire uniquement à l’échelle de l’individu. Elles signalent une configuration de champ rigide ou insécure, dans laquelle l’expression agressive n’est pas soutenue ou permise. Le symptôme devient alors une figure qui exprime une tension du champ non résolue.
Une émergence relationnelle
Dans une perspective de champ, l’agressivité ne réside pas dans un sujet isolé. Elle est un phénomène émergent du champ situationnel, co-déterminé par l’ensemble des éléments présents : corps, postures, attentes implicites, lieux, rythmes, paroles, silences.
Une saine agressivité peut ainsi émerger lorsque le champ est suffisamment soutenant pour autoriser la différenciation. Elle n’est pas un attribut psychologique stable, mais une réponse ajustée à une situation vivante, en perpétuel mouvement. Margherita Spagnuolo Lobb souligne l’importance d’un champ dans lequel l’élan agressif peut devenir figure de croissance, et non de conflit.
Clinique de la saine agressivité dans le champ thérapeutique
Soutien à l’émergence
Dans le cadre de la psychothérapie gestaltiste, la relation thérapeutique constitue un champ spécifique – un espace-temps coconstruit, porteur d’un potentiel transformateur. Pour qu’un élan agressif puisse émerger de manière saine, il est nécessaire que le champ thérapeutique soit suffisamment soutenant, conteneur et sécurisant.
C’est notamment par la clarté du cadre – dans ses dimensions temporelles, spatiales, relationnelles et symboliques – que le·la patient·e peut expérimenter de nouvelles formes d’engagement, y compris celles qu’il – elle ou iel avait appris à inhiber, contourner ou disqualifier. Dire non, affirmer un désaccord, exprimer un rythme propre devient alors possible sans crainte de rejet ou de rupture.
L’agressivité comme cocréation du champ
La saine agressivité est un phénomène relationnel émergent, cocréé par l’ensemble des éléments du champ : gestes, silences, postures, rythmes, ton de voix, regards, attentes implicites, mais aussi ambiance du lieu, moment de la séance, climat émotionnel partagé.
Lorsqu’un·e patient·e n’ose pas exprimer un refus ou un désaccord, il s’agit moins d’un « blocage personnel » que d’une situation relationnelle où cet élan est difficile à soutenir. Le·la thérapeute est donc invité·e à se questionner : Qu’est-ce qui, dans notre champ partagé, rend l’expression agressive impossible, inadaptée ou dangereuse ?
Ce décentrement permet d’aborder la dynamique agressive non comme un symptôme intrapsychique à corriger, mais comme un mouvement du champ qui cherche à s’exprimer.
La saine agressivité du·de la thérapeute
La posture gestaltiste implique que le·la thérapeute ne soit pas neutre ni en retrait, mais engagé·e dans la cocréation du champ. Cela inclut aussi sa propre capacité à mobiliser une saine agressivité : poser un cadre, dire non, exprimer une limite, signaler la confusion, un malaise ou une saturation.
Ces mouvements, s’ils sont ajustés et soutenus par la présence, permettent d’incarner une figure de différenciation soutenante, sans intrusion ni évitement. Le·la thérapeute devient alors un modèle relationnel possible, dans lequel l’élan agressif n’est ni dangereux ni destructeur, mais structurant et clarifiant.
Corps, champ sensoriel et élan interrompu
Les approches somatiques comme la Developmental Somatic Psychotherapy (DSP) de Ruella Frank offrent des outils précieux pour repérer dans le champ corporel partagé les mouvements d’élan agressif figés ou empêchés. Un changement de tonus, un appui qui s’effondre, un mouvement interrompu, un micro-élan contenu dans le diaphragme, le ventre, le bassin… peuvent être autant de signes que quelque chose cherche à émerger et n’a pas encore trouvé sa voie relationnelle.
Le travail thérapeutique consiste alors à soutenir ce micro-élan, à l’amplifier ou le nommer, jusqu’à ce qu’il puisse devenir figure dans le champ – que ce soit par un geste, un mot, une respiration ou un regard. L’élan agressif se déploie alors non comme une réaction défensive, mais comme un mouvement de différenciation et de présence incarnée.
Conclusion
La saine agressivité, en Gestalt-thérapie, n’est ni violence ni destruction, mais une fonction vitale du contact. Elle soutient la différenciation, l’affirmation des besoins et la mise de limites tout en maintenant le lien avec l’environnement.
Plutôt qu’une qualité individuelle, elle se comprend comme un phénomène émergent du champ, dépendant d’un contexte relationnel sécurisant où l’élan d’« aller-vers » peut se déployer. Entravée, elle se rigidifie ou se déforme, donnant lieu à des symptômes comme traces d’un contact empêché.
Elle devient ainsi un indicateur de la qualité du contact et un moteur de croissance du self. Réhabiliter cette force de différenciation, dans une société oscillant entre évitement du conflit et brutalité, constitue un enjeu thérapeutique, humain et politique.
Bibliographie
Frank, R. (2024). Les racines corporelles de l’expérience en psychothérapie : Geste, mouvement et signification. L’Exprimerie.
Masquelier-Savatier, C. (2022). La Gestalt-thérapie (Que sais-je ? n° 3845). Paris : Presses Universitaires de France.
Spagnuolo Lobb, M. (2018). L’instant suivant en psychothérapie : La Gestalt-thérapie racontée dans la société postmoderne. L’Exprimerie.
Francesetti, G. (2016). La situation thérapeutique. Champ, figure et présence. L'Exprimerie.
Frank, R., & La Barre, F. (2015). La première année et le reste de votre vie : Mouvement, développement et changement psychothérapeutique. L’Exprimerie.
Perls, F. S., Hefferline, R., & Goodman, P. (2012). Gestalt-thérapie. L’Exprimerie.
Robine, J.-M. (2006). Le champ de l’expérience. L’Exprimerie.
Fromm, E. (1973). L’anatomie de la destructivité humaine. Robert Laffont.
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- Article créé le 10/09/2025
- Mis à jour le 02/12/2025 à 11h12
À PROPOS DE L'AUTEURE

Emmanuelle Almansa Golaz
Gestalt-thérapeute, formatrice et superviseure
Après un cursus au sein d’entreprises en tant que cadre et au sein des Hôpitaux Universitaires de Genève, Emmanuelle s'est formée à la Gestalt thérapie à l’EPG avec un 3ème cycle. Certifiée en psychopathologie et troubles contemporains en gestalt par l’Istuto di Gestalt HCC – Margherita Spagnuolo Lobb et Gianni Francesetti, et auprès de l’institut Developmental Somatic Psychotherapy (New-York et Stokholm) par Ruella Frank et Helena Kallner. Formée à la prise en charge des couples par Marie-Noëlle Salathé (Genève). Co-présidente de l’APSG (Association Professionnelle Suisse des Gestalt-thérapeutes) et co-fondatrice de Swiss Gestalt. Elle reçoit à Genève en libéral des adultes, des couples et en groupe. Superviseure. Titulaire du CEP.
